Lettre du pasteur novembre 2025

Attention : un ours peut surgir de tes paroles !

Je tiens dans les mains un numéro du quotidien « Le Parisien » de la semaine précédant les vacances de la Toussaint. J’y ai retenu le récit d’un fait divers pour introduire les propos de la lettre de ce mois. Le titre de l’article : Attaqué par des chiens, un jeune de 16 ans décède des suites de ses blessures.

C’est à Levallois que le drame dont je vous livre ici le récit glaçant s’est déroulé. Nous sommes le vendredi 18 octobre, il est environ 16h, un groupe de cinq adolescents quittent l’enceinte du lycée Léonard de Vinci. En passant par le parc Jean de Grissac, situé à une centaine de mètres, les jeunes gens croisent un homme accompagné de deux Staffordshire américains. Les chiens sont tenus en laisse mais sans muselière. La présence des chiens étant interdite dans le parc, un des jeunes en fait la remarque au propriétaire. « Mêle-toi de tes affaires ! », répond l’homme, qui n’a pas apprécié la réprimande. « Casse-toi vieux c.. ! » rétorque un des jeunes hommes, en y ajoutant quelques propos racistes. L’homme lance alors ses deux molosses contre les adolescents. Deux jeunes sont pris à partie par les chiens. Prévenues, les forces de l’ordre sont rapidement sur place et ont dû faire usage de leurs armes pour maîtriser les chiens. Situés à proximité, les pompiers sont également vite sur les lieux du drame. Malgré les premiers soins prodigués, une des victimes décèdera à l’hôpital. Quant à l’autre, ses jours ne sont pas en danger. Le propriétaire des chiens a été placé en garde à vue. La révélation de son identité a choqué toute la ville, car il s’agit bien de Raymond RUFFE, pasteur de la Mission Chrétienne Évangélique.

Vous l’avez compris, ce récit est une pure fiction. Imaginez un instant qu’il soit vrai. Quelle aurait été votre réaction ?

• Il a complètement perdu la tête !
• Mais de quel esprit était-il animé ?

Le livre des Rois rapporte un récit tout aussi effrayant que l’on pourrait aussi retrouver dans la rubrique des faits divers : « De Jéricho, Élisée partit pour Béthel. En cours de route, des gamins venus de la ville se moquèrent de lui en disant : « Monte, le chauve ! Monte, le chauve ! » Il se retourna, les regarda avec sévérité et les maudit au nom du Seigneur. Alors deux ourses sortirent de la forêt et mirent en pièces quarante-deux de ces enfants. » (2 Rois 2. 23-25). Pourtant, malgré la fin tragique de ce récit, il choque parfois moins notre humanité. Comme j’ai pu l’entendre une fois en commentaire de cette histoire, « Il est dangereux de se moquer des autres, en particulier des hommes de Dieu. »

Parler de la moquerie est une chose délicate, car le rire n’est pas en soi répréhensible. Il est souvent sympathique, mais on peut passer facilement de l’humour à la moquerie. Ce qui caractérise la moquerie, c’est cette manière de désigner une personne par son défaut physique. En l’occurrence, le fait d’être chauve n’est pas une disgrâce physique bien humiliante. La faute des gamins est légère dirons-nous. Cependant, ce qui caractérise aussi la moquerie, c’est qu’elle est toujours légère pour celui qui la lance et souvent plus lourde pour celui qui la subit.

Afin de justifier le sort de ces enfants, certains sont tentés de grossir leur faute, en leur prêtant des intentions plus malveillantes, supposant que la vie du prophète était en danger. Mais ce n’est que spéculation !
À partir de notre récit, nous pourrions mener une réflexion sur la notion de responsabilité. En 2019 s’est tenu le procès de 13 jeunes hommes, soupçonnés d’avoir mis le feu à deux voitures de police avec les fonctionnaires à l’intérieur. Dans ce genre de procès, on essaie de savoir qui a fait quoi, de distinguer les fers de lance et les suiveurs afin de juger chacun en fonction de son degré d’implication. Mais dans notre récit, les ourses ignorent cette casuistique. Elles ont frappé au hasard et n’ont pas cherché à distinguer les fortes têtes qui menaient la bande et les petits hypocrites qui suivaient les autres, prêts à dire : « Ce n’est pas de ma faute. Ce n’est pas moi qui ai commencé. »

Parlons maintenant un peu d’Élisée. La pensée populaire dit, « Le chien aboie la caravane passe », mais lorsqu’Élisée, le messager de Dieu, parle, ce n’est pas pour ne rien dire. Lorsqu’il parle au nom de Dieu, sa parole a une efficacité impressionnante : Il assainit une source d’eau (2 Rois 2. 19. 22). Il annonce la victoire de Juda et d’Israël sur leurs ennemis (2 Rois 3. 14-19). Il assure à une veuve le remboursement de ses dettes (2 Rois 4. 1-7). Il rend la vie à un petit garçon (2 Rois 4. 8-37). Cette parole habituellement bénéfique, a ici une terrible efficacité comme parole de malédiction. Je ne saurais dire si Élisée a eu raison ou tort de prononcer ces paroles, ou s’il a eu du mal à maîtriser la double portion d’Esprit qu’il a reçue. Mais je ne peux m’empêcher de penser à ces nombreux « pasteurs » influenceurs, très présents et très suivis sur les réseaux sociaux et qui menacent des personnes de les livrer à Satan, pour des raisons aussi futiles que le fait de quitter la salle pendant que le pasteur prêche… Oui, on peut se demander de quel esprit ils sont animés au moment de prononcer de telles menaces.

Voilà maintenant la considération, la plus importante : un autre prophète et d’autres moqueurs.

« Les passants l’injuriaient en hochant la tête. Ils disaient : « Toi qui détruis le sanctuaire et qui le reconstruis en trois jours, sauve-toi toi-même ! Si tu es Fils de Dieu, descends de la croix ! » Les grands prêtres, avec les scribes et les anciens, se moquaient aussi de lui et disaient : « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est roi d’Israël : qu’il descende de la croix, et nous croirons en lui ! » (Mat. 27. 39-42)

Les moqueurs ici ne sont pas des enfants, mais des adultes, ce sont même des chefs religieux. Et le prophète dont ils se moquent n’est pas seulement comme Élisée l’un des plus grands prophètes, il est « le Prophète », celui que Moïse annonçait. Ils se moquent du prophète non parce qu’il est chauve ou que la montée est rude, mais parce qu’il est cloué sur une croix. Ils ne lui disent pas « Monte ! », mais « Descends ! » Et ce prophète, le plus grand des prophètes, subissant le plus affreux des supplices, insulté par les plus responsables et les plus inexcusables des moqueurs, ne les maudit pas. Il se tait. Il aurait pu avoir à sa disposition bien plus que deux ourses, plus de 12 légions d’anges. Mais il se tait. Il subit jusqu’au bout le supplice physique et moral qui nous procure le salut.

La sévérité du récit d’Élisée nous aide à comprendre la révélation de l’amour de Dieu dans les Évangiles. Il ne s’agit pas d’utiliser le récit de la croix pour évacuer la rudesse de celui du livre des Rois. Les deux récits font partie de la même Bible. Il faut les écouter ensemble. On ne peut pas utiliser la croix comme moyen pour étouffer l’affaire des ourses. Si les moqueurs du vendredi saint ne sont pas foudroyés, ce n’est pas parce que Dieu a décidé que la moquerie était tolérable, ou qu’il ne pouvait pas faire autrement que de la subir en silence. La croix ne vient pas donner raison aux moqueurs et tort à Dieu. Elle est la révélation de la grâce de Dieu, qui ouvre la porte du salut au pécheur qui se repent. Refuser le récit des enfants attaqués par les ourses, c’est déjà porter atteinte à l’œuvre de Jésus à la croix.

Avec mes meilleures pensées fraternelles

Raymond Ruffe

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